Au-delà des péripéties de ce projet depuis son lancement, c’est une fois encore l’Europe qui affiche son incapacité à avancer vers des solutions communes.
Analyse avec François Savary de Genvil Wealth Management & Consulting.
François Savary, Genvil SA
La semaine dernière, le chancelier allemand a mis fin, de manière unilatérale, au programme d’avion de combat franco-allemand. Les autorités politiques ont ainsi sanctionné l’échec définitif d’un projet qui impliquait Airbus et Dassault, après plusieurs mois où les signes s’étaient accumulés que ce plan avait du plomb dans l’aile.
Prises dans des désaccords sur des questions de transferts technologiques que Dassault ne souhaitaient pas engagés et/ou de leadership dans la gestion opérationnelle de cette alliance, les deux parties ont conclu que le mariage envisagé de faisait plus sens.
Dans le contexte géopolitique que nous connaissons, particulièrement en Europe où l’importance de traiter la question sécuritaire est un leitmotiv récurrent, les desiderata de deux entreprises privées ont, a priori, pris le dessus sur les intérêts politiques. Les leaders du couple franco-allemand en sont donc venu à considérer qu’à l’impossible nul n’est tenu!
Au-delà des péripéties de ce projet depuis son lancement, c’est une fois encore l’Europe qui affiche son incapacité à avancer vers des solutions communes.
L’Allemagne pourra bien tenter de se lancer seule dans ce projet, elle en a, au moins sur le papier, les moyens financiers; cependant, elle n’en a pas les moyens techniques et il y a fort à parier que les USA pourraient en profiter sur le plan financier, sous formes de commandes militaires supplémentaires! Car il faudra bien concrètement mettre en œuvre la volonté affichée de remilitariser l’Allemagne.
L’Europe ne peut plus adopter une simple position d’attente! Sa résistance à un choc exogène en provenance d’une des deux plus grandes économies mondiales peut être sujette à la plus grande méfiance.
François Savary
La France, dont l’aéronautique civile et militaire constitue un fleuron industriel reconnu, n’a quant à elle pas les moyens financiers de se lancer seule dans un projet aussi coûteux en termes d’investissements. D’autres partenariats peuvent être trouvés pour permettre à la France de se doter d’un avion de nouvelle génération, dont elle ne peut pas se passer sur un plan stratégique, au risque de se laisser encore plus distancer par les concurrents américains.
Une fois rangé au rebut l’un des projets phare de la marche à une plus grande autonomie militaire européenne, qui se fait de plus en plus pressante au regard de l’attitude de moins en moins atlantiste de Washington, on peut se demander si l’Europe est vraiment en mesure de sortir de la politique des déclarations grandiloquentes sans effet!
Car le cas spécifique de l’avion de combat franco-allemand s’insère dans un cadre plus général. Il y a d’abord le plan Draghi dont la très grande majorité des propositions visant à promouvoir la compétitivité et l’innovation en Europe reste lettre morte, deux ans après sa révélation; il y a aussi la volonté de réindustrialisation du continent à des fins de plus grande sécurité économique, dont on peine à voir la matérialisation du contours; il y a enfin le désir d’unification bancaire et financière qui patine, à l’image de la résistance réaffirmée de l’Allemagne à voir l’italienne Unicredit absorber Commerzbank!
Tous ces développements pourraient faire sourire les plus cyniques sur l’efficacité de l’Union voire, pire encore, réjouir les plus eurosceptiques, si, dans le même temps, le monde qui nous entoure ne continuait pas à avancer et si les excédents massifs d’épargne privée du vieux continent n’étaient mobilisés soit pour financer des déficits publics – loin de renforcer le potentiel économique de l’Europe soit dit en passant – soit pour financer la croissance d’autres régions!
De plus, dans un monde où les fondamentaux de l’économie américaine sont loin d’être flamboyants et affichent des vulnérabilités non négligeables (perte de contrôle sur l’inflation, dérive abyssale des finances publiques par exemple) et ou les derniers chiffres chinois peuvent susciter des interrogations sur la santé économique de l’Empire du Milieu, l’Europe ne peut plus adopter une simple position d’attente! Sa résistance à un choc exogène en provenance d’une des deux plus grandes économies mondiales peut être sujette à la plus grande méfiance.
On connait la capacité des européens à pondre des grands plans stratégiques qui, trop souvent, restent pavés de bonnes intentions. Le projet d’avion de combat franco-allemand en fait intégralement partie. Son échec n’est pas seulement l’expression d’un désaccord industriel sur la réalisation économiquement viable d’une idée qui fait sens sur le plan de la stratégie militaire européenne, c’est aussi l’expression d’une réalité: le cœur de l’Europe n’est pas capable de trouver les compromis nécessaires pour faire avancer l’Union.
Un fameux adage veut que «qui peut le plus peut le moins», Paris et Berlin n’ont pas montré l’exemple en la matière. Le projet n’était certes pas aisé mais son échec fracassant ne fera que donner du grain à moudre aux eurosceptiques!


